In memoriam : Marc Moore (1942-2019)

le 13 septembre 2019 à 13:43
Pierre Lavallée

moore

Marc Moore, professeur retraité de l’École polytechnique de Montréal, est décédé à Montréal le 26 juillet 2019 à l’âge de 77 ans. Nous avons perdu en lui un des pionniers de la statistique au Québec.

Né à Chicoutimi le 12 mai 1942, Marc grandit à Saint-Hyacinthe, où son père Georges fut longtemps directeur de l’École des textiles. Après des études de mathématiques (BSc, 1964) et de statistique (MSc, 1966) à l’Université de Montréal, il travailla quelques mois chez Surveyer, Nenniger et Chênevert (ancêtre de SNC-Lavalin) avant d’opter pour une carrière dans l’enseignement. Il fut chargé de cours au Collège militaire royal de Saint-Jean de 1965 à 1969 et concurremment à l’Université de Montréal en 1968-69, où il entama alors des études doctorales sous la direction de Constance van Eeden.

Diplômé en juillet 1971, Marc fut recruté d’emblée par Polytechnique à titre de professeur adjoint. Agrégé dès 1973 et titularisé en 1980, il dirigea le Département de mathématiques appliquées à deux reprises (1981-84, 1991-94) et procéda dans des circonstances difficiles à sa fusion avec celui de génie industriel. Lauréat du prix d’excellence du Directeur de l’École en 1985, il prit sa retraite à la fin de 2002.

Marc était doté d’une capacité de travail hors du commun et d’un sens aigu de l’organisation. Il était aussi connu pour sa grande modestie et sa générosité envers ses collègues et étudiants. Visionnaire et bâtisseur, il fut l’un des premiers statisticiens québécois francophones à jouir d’une véritable notoriété en recherche. Pionnier de la statistique spatiale, il publia une trentaine d’articles scientifiques, le plus souvent en solo, dans des revues internationales telles que The Annals of Statistics ou le Journal of Applied Probability, mais aussi dans La revue canadienne de statistique. On lui doit notamment un beau résultat sur la complétude des procédures bayésiennes en reconstruction de formes et des avancées sur la modélisation du mouvement des icebergs et en analyse morphométrique de données spatiales.

La formation des étudiants revêtait une grande importance aux yeux de Marc. Pédagogue talentueux, il se démarquait par sa rigueur de pensée, son souci de pertinence et son respect de la clientèle. Il enseigna la théorie des probabilités et la statistique à plusieurs générations d’ingénieurs. Avec Yves Lepage et Roch Roy, il signa le manuel intitulé « Introduction à la théorie des probabilités » publié en 1975 aux Presses de l’Université du Québec.

Après avoir aidé à la création des programmes d’études supérieures en mathématiques à Polytechnique, Marc encadra quatre doctorants. Le premier, Sylvain Archambault, reçut de la Société statistique du Canada (SSC) le prix Pierre-Robillard de la meilleure thèse soutenue en 1990. Luc Adjengue (1991) et Noureddine Raïs (1992) font respectivement carrière à Polytechnique et à l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès, au Maroc. Quant à Soumaya Moussa (1994), elle est statisticienne à la Société canadienne d’hypothèques et de logement.

Divers organismes sollicitèrent l’expertise de Marc au fil des ans. Il siégea entre autres au Comité consultatif en matière de méthodologie de Statistique Canada de 1985 à 1988. Il réalisa aussi quatre mandats et deux présidences de comités d’attribution des subventions pour le compte du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada (1981-84, 1994-95, 1996-99) et le Fonds québécois pour la formation de chercheurs et l’aide à la recherche (1989-92). Il fut en outre membre du Comité pédagogique de coordination des programmes de mathématiques au collégial (1984-86).

L’engagement de Marc envers la collectivité était exemplaire. Membre de nombreux comités au sein de la SSC, dont celui du Prix Pierre-Robillard à trois reprises, il fut président de la SSC en 1995-96 et responsable du programme scientifique non pas d’un, mais de deux congrès annuels (Québec, 1987 ; Wolfville, 1993). De 1990 à 1995, il fut en outre membre (et président en 1992-93) du comité COPSS responsable du choix du prestigieux Prix des présidents.

Par ailleurs, Marc contribua avec Jerry Lawless, Nancy Reid et Yannis Yatracos à la planification d’un semestre thématique au Centre de recherches mathématiques de Montréal en 1997-98. L’atelier d’une semaine sur la statistique spatiale qu’il organisa dans ce cadre le conduit à diriger la publication d’un ouvrage collectif sur ce thème, paru chez Springer en 2001. En mai 2002, il organisa aussi, avec Sorana Froda et Christian Léger, un colloque marquant les 75 ans de sa directrice de thèse, Constance van Eeden. Ils en publièrent ensuite les actes en 2003 dans les IMS Lecture Notes.

Enfin, on ne saurait passer sous silence les éminents services que Marc Moore rendit à La revue canadienne de statistique, d’abord à titre de membre du comité de rédaction (1981-85), puis de premier rédacteur adjoint (1985-88), et finalement de rédacteur en chef (1989-91). C’est sous sa gouverne que la revue devint l’une des premières en statistique à implanter le procédé d’évaluation des articles à double insu. Il fallut à Marc beaucoup de détermination pour prendre cette décision, impopulaire dans certains milieux, mais consonante avec son sens aigu de la justice.

Au chapitre des distinctions, Marc fut coopté membre de l’Institut international de statistique en 1987 et la SSC souligna son grand dévouement en lui remettant le Prix pour services insignes en 1994. De plus, il fut nommé membre honoraire de la SSC en 2003.

À 60 ans, Marc prit sa retraite pour se vouer à l’ébénisterie. Sa passion et son talent pour le bois lui venaient de son grand-père paternel, Émile, lui-même ébéniste à l’Assemblée nationale. Autodidacte en la matière, il fit ses premières armes en se construisant un chalet au lac Cameron, dans les Laurentides. De 2003 à 2013, il eut pignon sur rue à Saint-Sauveur, fabriquant de petits meubles et articles ouvragés, des pièces tournées, ainsi que des armoires traditionnelles. Adeptes de voile sportive et de randonnées pédestres, sa conjointe et lui devinrent membres émérites de la Fédération québécoise de la marche. Ce fut un triste moment pour Marc quand la maladie de Parkinson l’obligea à cesser toutes ses activités.

Marc laisse dans le deuil son épouse, Monique Pineault, infirmière, avec qui il s’était marié en 1966, ainsi que leurs deux fils, François et Benoît, leurs conjointes, Anne et Chantal, ainsi que quatre petits-enfants. Marc était particulièrement fier de la réussite de ses fils, et pour cause : François est directeur de la gestion de la gamme de produits 1finity chez Fujitsu Network Communications, au Texas ; Benoît vient d’être nommé juge à la Cour d’appel du Québec.

Marc restera pour nous un modèle d’engagement professionnel et personnel. Il nous manquera beaucoup.

Christian Genest

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