Des données qui ont un avenir : une entrevue avec le statisticien en chef du Canada

le 13 septembre 2019 à 13:54
Pierre Lavallée

anil-arora

Anil Arora, le statisticien en chef du Canada, n’a jamais prévu une longue carrière dans le secteur public. Mais comme il le dit à Matt Ross, une série de défis fascinants l’ont gardé dans la fonction publique. Aujourd’hui, il fait face à sa plus grande tâche : un recentrage gouvernemental afin de mettre les données au cœur du processus décisionnel.

Lorsqu’Anil Arora a rejoint Statistique Canada, il se souvient avoir pensé qu’il ne serait là que pour six mois « parce que le gouvernement n’est pas l’endroit qui permet de faire des choses innovantes et d’avoir du plaisir. »

Mais la carrière dans la fonction publique d’Arora s’est avérée plus longue que prévue. Après avoir passé 22 ans au sein de l’agence fédérale de statistiques, il a occupé divers des postes de sous-ministre adjoint entre 2010 et 2016. Il retourne ensuite à Statistique Canada — connu sous le nom StatCan — comme statisticien en chef du pays. « Moi qui pensais que l’innovation se produisait en dehors du gouvernement … Comme je me trompais ! »

Au cours des trois dernières décennies, les statisticiens du gouvernement du Canada, tout comme leurs homologues du monde entier, ont apporté des changements majeurs dans leurs pratiques de travail, dans les outils qu’ils utilisent et dans le rôle qu’ils jouent. Maintenant, ils font face à un nouveau défi. Comme Arora le souligne : « Nous vivons dans une économie et une société axées sur les données. » Les statisticiens jouent un rôle clé dans la tâche qui consiste à donner aux données un rôle central dans l’élaboration des politiques et la prestation des services.

Le nouveau défi

Les législateurs sont impatients d’utiliser les nouvelles richesses que les données générées par les technologies numériques apportent, explique Arora. « Ce n’est plus : parlez-moi de ce qui se passe dans les ménages, dans le domaine de la justice ou dans celui de la santé, dit-il. On regarde maintenant les liens entre ces domaines. On étudie les relations entre ménages et santé mentale, ou encore on détermine les impacts des structures environnementales sur la qualité de vie. »

« Les informations contenues dans ces sources de données vont transformer la manière dont nous utilisons nos ressources, précieuses, pour produire les résultats que nos citoyens attendent du gouvernement, ajoute-t-il. Les agences de statistiques se doivent de relever ce défi. »

En partie, cela signifie mettre à jour la manière dont les organismes statistiques remplissent leurs rôles traditionnels. Arora fait entre autres remarquer que 70 % des Canadiens ont rempli le dernier recensement en ligne. Les statisticiens feront aussi face à deux défis encore plus grands : tirer pleinement parti du nombre sans cesse croissant de données publiques et élargir leur champ d’action dans de nouveaux secteurs.

Des données sur la criminalité… fournies par des criminels

Ces nouveaux secteurs comprennent des domaines où les statisticiens ont longtemps eu du mal à rassembler des données fiables, tel que celui des activités criminelles. En règle générale, les gouvernements ont toujours mesuré la criminalité à l’aide d’enquêtes publiques et de rapports de police; mais StatCan a développé des méthodes de collecte d’informations auprès des personnes engagées dans des activités illégales.

Par exemple, l’agence a mis au point une méthode d’évaluation du prix de vente du cannabis dans la rue. Bien que cette drogue ait été légalisée en 2018, il demeure illégal de s’en procurer auprès d’un fournisseur sans permis. Cependant, sans informations précises et fiables concernant les prix sur le marché noir, les décideurs risquent de prendre de mauvaises décisions en matière d’octroi de permis et de taxation.

La solution de StatCan : un site Web qui demande aux citoyens des informations sur la quantité, le prix et l’emplacement approximatifs de leurs achats, le tout garantissant l’anonymat. « Nous faisons savoir au répondant que nous ne recueillons pas les adresses IP et que nous ne traitons pas les renseignements personnels », explique Arora. « Dans la première semaine, nous avons eu 5 000 réponses ; après un mois, nous en avions un près de 20 000 ».

Cette approche a généré beaucoup de données très rapidement. StatCan a pu établir un comparatif en analysant les éléments traces de cannabis dans les rejets locaux d’eaux usées : les données du site Web expliquent en grande partie les écarts entre les informations des autorités de la réglementation des ventes avec permis et les résultats des tests sur les eaux usées, validant ainsi ses conclusions. Maintenant, les décideurs savent que le cannabis sur le marché noir se vend environ la moitié du prix facturé par les fournisseurs légaux, et peuvent changer de cap en fonction de cette information.

Repérer les signes précurseurs

StatCan a trouvé un moyen tout aussi novateur pour aider à lutter contre le problème de l’abus des opiacés au Canada. En collaboration avec les dirigeants communautaires et les fournisseurs de services en Colombie-Britannique, des employés de l’agence a d’abord identifié des personnes décédées des suites de la consommation d’opioïdes, puis « ont reculé dans le temps et ont regardé leur style de vie dans les derniers six mois ou un an avant le décès. » Rassemblant les données de la justice pénale, la santé, la fiscalité et d’autres sources, ils ont suivi les interactions des individus avec les services publics, colligeant un ensemble de signes précurseurs qui aideront les fonctionnaires à repérer un problème de dépendance et à aider les gens qui en souffrent.

Ce type de données « aide à distinguer la stigmatisation et la fiction des simples faits et de la réalité », commente Arora. « Pour les agences statistiques, dans certains cas, il est tout aussi important de fournir une expertise que des statistiques officielles. »

Il y a un potentiel infini pour étendre la portée et la qualité des statistiques officielles. Les données satellitaires, par exemple, peuvent suivre les cultures où elles sont plantées et récoltées, en réduisant la nécessité de recueillir des informations auprès des agriculteurs. Les images quotidiennes fournies par les satellites peuvent aider les planificateurs à évaluer la nécessité de nouvelles infrastructures, « permettant ainsi de substituer à la tâche d’enquêter auprès des établissements ». Une petite armée de volontaires est en train de géolocaliser différentes structures à travers le Canada, créant ainsi une image de plus en plus détaillée du pays.

La technologie et ses outils

Quelles nouvelles capacités et relations les agences statistiques devront-elles alors développer pour se donner les moyens de répondre à la demande sans cesse croissante d’information et de conseils basés sur des données ?

La possibilité d’utiliser les nouvelles technologies numériques est évidente : StatCan a en cours d’exécution entre 40 et 50 projets pour explorer le potentiel de l’apprentissage-machine et de l’intelligence artificielle. Ces technologies pourraient, par exemple, éliminer une grande partie du travail manuel sur l’interprétation et la classification des données brutes : les premiers résultats montrent que « la qualité est tout aussi bonne — dans certains cas, même meilleure — que le travail effectué par des humains qui font des appels à leur discernement », commente Arora.

Ensuite, il y a les systèmes informatiques nécessaires pour stocker, gérer et traiter les données. De nos jours, les services informatiques de StatCan sont fournis par Services partagés Canada (SPC) : au cours des deux dernières années, note Arora, le service informatique central a augmenté la puissance de traitement de 60 % et a augmenté de moitié sa capacité de stockage, tout en améliorant la cybersécurité au sein du gouvernement.

Ça n’a pas toujours été une relation facile : le statisticien en chef précédent, Wayne Smith, a quitté ses fonctions en signe de protestation au rôle croissant de SPC en faisant valoir que ses services étaient pauvres et que l’indépendance de StatCan était menacée.

Interrogé sur les résultats de SPC depuis 2016, Arora a déclaré qu’ils étaient un « bon partenaire » pour StatCan. « Nous devons avoir la bonne gouvernance afin de faire ressortir les enjeux, pour s’assurer que les ressources sont là, poursuit-il. Aucun système n’est parfait, mais ils y travaillent, et comme ils continuent de renouveler leur leadership et d’investir dans leurs propres capacités, je pense que nous en profitons. Je pense que nous avons également renforcé le fait d’être, en retour, un tout aussi bon partenaire. »

Les partenaires, proches et lointains

En ce qui concerne les partenariats, Arora a travaillé avec le dirigeant principal de l’information et le responsable des données au Canada à l’élaboration d’une stratégie de données sur la fonction publique fédérale. Actuellement en cours de consultation, il s’agit de développer l’infrastructure, l’expertise et les systèmes de gouvernance nécessaires pour « utiliser au mieux les données contenues dans nos systèmes afin d’offrir une plus grande valeur aux Canadiens ».

Pendant ce temps, Arora est aussi présent sur la scène internationale. Comme les demandes des organismes statistiques nationales se développent, dit-il, « ceci nous oblige à travailler ensemble en tant que groupe pour voir comment nous pouvons apprendre les uns des autres et suivre le rythme auquel nos économies et nos sociétés évoluent ». StatCan est actif au sein du Forum mondial de données et de nombreux groupes de travail des Nations Unies. Arora est à la présidence du Groupe de haut niveau pour la modernisation des statistiques officielles.

Il mentionne qu’il y a un autre défi pour l’agence, l’amélioration de la compréhension des différents types de données. « L’appellation données aspire à une classification plus fine », soutient-il. Les fonctionnaires doivent comprendre les dangers et les sensibilités liés au traitement de différents types de données, leur permettant de créer de la valeur tout en minimisant les risques. « Il y a des données agrégées, des données synthétiques, des microdonnées à grande diffusion, des données dépersonnalisées, des données brutes, etc., commente Arora. Au fur et à mesure que nous devenons plus sophistiqués, la taxonomie que nous utilisons pour les données va devoir être affinée. »

Statisticien, mesure-toi toi-même

Enfin, Arora décrit le travail de StatCan avec les entreprises et les services, aidant ainsi à renforcer la collecte et la gestion des données. Le Conseil du Trésor, qui gère les questions d’emploi et des ressources humaines de la fonction publique, est l’un des clients sur ce front. « Le Conseil assume la responsabilité de l’Enquête sur les employés de la fonction publique, explique Arora. StatCan travaille avec les organismes centraux pour voir comment nous pourrions mieux utiliser la myriade d’informations qui existent sur nos employés. »

Lorsque le Conseil examinera les données sur la diversité de la fonction publique, il en retirera des résultats positifs. Le Women Leaders Index du Global Government Forum de 2017, par exemple, a révélé que le Canada a la plus forte proportion de femmes hauts fonctionnaires (46,4 %) de tous les pays du G7 ou de l’UE. La recherche de Statistique Canada a montré que la diversité ethnique des nouveaux fonctionnaires correspond étroitement à celle du bassin d’emploi plus large, ce qui confère au recrutement une très bonne note.

À des niveaux supérieurs, cependant, il y a plus de travail à faire sur la diversité ethnique. « Nous avons fait des progrès, commente Arora. Pourrait-on faire mieux ? Bien sûr. » Les périodes de contraintes financières des années 1990 et du début des années 2000 ont entravé les progrès des minorités à gravir les échelons, expliquant que les cadres supérieurs recherchent des moyens de renforcer la représentation en réformant la sélection, la promotion et la formation.

« Ça ne se limite pas à simplement améliorer les chiffres, ajoute-t-il. Quelqu’un a dit un jour que la différence entre la diversité et l’inclusion, c’est qu’avec la diversité, on invite quelqu’un à une fête; mais qu’avec l’inclusion, on leur demande de danser. C’est donc possible d’avoir une bonne représentation, mais la question est de voir comment on peut profiter des nouvelles perspectives ?»

Inclure l’inclusion

Arora, statisticien pur-sang, estime que, le défi dépasse l’idée de simples mesures métriques, les données peuvent par surcroît être utilisées pour mesurer la différence subtile entre la diversité et l’inclusion. Il explique que les hauts fonctionnaires travaillent sur un ensemble d’indicateurs permettant de « mesurer l’impact de l’inclusivité d’un service public », dans le but de déceler tout lien avec les performances organisationnelles.

Certaines entreprises « ont développé des indices d’inclusion, et nous faisons des travaux préliminaires pour voir si nous pouvons apporter ce genre de mesures à la fonction publique fédérale », explique-t-il. En mesurant le degré de participation active des minorités à des activités telles que la prise de décision, puis en reliant ces indicateurs aux résultats obtenus, les dirigeants de la fonction publique peuvent être en mesure de démontrer qu’« il existe de solides arguments commerciaux en faveur de l’inclusion, et qu’il y a un réel avantage à faire en sorte que la diversité soit valorisée et intégrée dans notre culture ».

C’est ce genre de projet qui, plus de trois décennies après qu’Arora ait décidé de passer quelques mois dans la fonction publique, le divertit et le garde engagé et enthousiaste. « Trente et un ans plus tard, je continue de m’amuser et nous faisons encore des choses innovantes, conclut-il. Cela a été toute une carrière d’essayer de trouver des moyens novateurs de mieux servir les Canadiens. Et ce fut un voyage merveilleux et épanouissant. »

Matt Ross

[Traduction libre de l’article Data with destiny: an interview with Canada’s stats chief paru dans le Global Government Forum du 5 février 2019]

[Retour à la table des matières]

FacebookTwitterGoogle+LinkedIn