Le klèrôtèrion (« machine à tirer au sort ») et la démocratie athénienne

le 5 mai 2017 à 08:40
dtalbot

Nombreux et divers sont les emplois, religieux, politiques, juridiques, littéraires, du tirage au sort dans l’ensemble du monde grec antique. Son rôle est notamment essentiel dans le fonctionnement de la démocratie athénienne, comme les Anciens le savaient bien et comme les Modernes ont pu le vérifier par d’étonnantes découvertes archéologiques. C’est là un aspect qui distingue fortement la démocratie antique et la démocratie moderne. On analysera ici d’abord ce lien, en reprenant la seconde partie de la Constitution d’Athènes, en évoquant les définitions traditionnelles de la démocratie, et en donnant quelques exemples épigraphiques du tirage au sort à Athènes ou sous influence athénienne. Seront ensuite présentées les découvertes qui ont permis de reconstituer, par des raisonnements assez complexes, le fonctionnement probable des « machines à tirer au sort ». […]

Machine à tirer au sort

Le mot grec les désignant est le mot ??????’????. Ce mot était très mal connu et très mal attesté avant la publication de la Constitution d’Athènes attribuée à Aristote, en 1891. Quand on l’y a trouvé, on l’a d’abord interprété comme un nom de lieu. La traduction du traité qui est publiée dans la collection Budé, dont la première édition (toujours rééditée à l’identique) par Mathieu et Haussoullier remonte à 1922, propose ainsi le sens de : « salle pour le tirage au sort » (63. 2, 64. 2-3). Cependant, depuis la mise en série de découvertes spectaculaires, effectuée en particulier par l’archéologue américain Sterling Dow, le sens universellement accepté n’est plus celui-ci, mais celui qui a été proposé par Sterling Dow, à savoir : « allotment machines », « machines à tirer au sort ». Cette nouvelle traduction est celle qui figure (sans que la correction soit signalée) dans la reprise de l’édition Mathieu-Haussoullier aux « Classiques en poche » des Belles Lettres. Le klèrôtèrion, « machine pour le tirage au sort », a ainsi pu devenir une sorte de symbole de la démocratie athénienne.

 

Démocratie athénienne et tirage au sort

La seconde partie de la Constitution d’Athènes est consacrée à la description du régime athénien dans la deuxième moitié du quatrième siècle, à l’époque du rédacteur, que ce rédacteur soit Aristote lui-même ou quelqu’un de son école, entre 335 et 321 avant notre ère. La place qu’y tient le tirage au sort ne peut échapper au lecteur. Pour « toutes les magistratures ordinaires » (c. 43. 1) à l’exception des trésoriers des fonds militaires et de la caisse des spectacles, de l’intendant des fontaines et, généralement, des fonctions militaires, reviennent comme un refrain les mots ou , « ils tirent au sort », « sont tirés au sort » (on en rencontre environ 31 exemples des chapitres 43 à 62 ; environ, car le papyrus ne permet pas de savoir s’il faut lire  « ils tirent au sort », ou  « ils remplissent » à 63. 1 et 30. 5) : cela concerne les 500 bouleutes, les 10 trésoriers d’Athéna, les 10 vendeurs, les 10 receveurs, les 10 comptables, les 10 vérificateurs (avec 2 assesseurs), l’intendant, les 10 surveillants des temples, les 10 responsables de la ville, les 10 responsables des marchés, les 10 surveillants des mesures, les 10 puis 35 gardiens du blé, les 10 surveillants du port, les Onze, les 5 introducteurs de poursuites en eisagogè, les 40 pour les autres poursuites, les 5 chargés de la voirie, les 10 comptables (et 10 associés), le secrétaire de prytanie (autrefois élu), le secrétaire des lois, les 10 sacrificateurs, les 10 préposés aux fêtes, l’archonte de Salamine, le démarque du Pirée, les 9 archontes et leur secrétaire, qui tirent au sort les juges, les 10 organisateurs des Dionysies, les 10 responsables des concours. Au total, plusieurs centaines de citoyens étaient donc tirés au sort chaque année dans les années 330 avant notre ère, citoyens qui dans chaque charge, ne pouvaient être renouvelés (sauf exceptions) ; et il faut y ajouter les 6000 héliastes répartis par le sort jour après jour entre les tribunaux avec un très grand luxe de précautions. La Constitution d’Athènes est donc venue massivement à l’appui des analyses que présente par ailleurs Aristote, dans la Politique, sur le lien entre la démocratie et le tirage au sort, par exemple dans ce passage du livre IV : […] « On admet qu’est démocratique le fait que les magistratures soient attribuées par tirage au sort, oligarchiques le fait qu’elles soient pourvues par l’élection » (Pol. IV. 9, 1294b8).

 

Ces analyses de la fin du quatrième siècle reprennent elles-mêmes une thématique plus ancienne. Elle est attestée dès Hérodote (III. 80), donc vers le milieu du cinquième siècle, et probablement Euripide (Suppliantes, v. 406 sqq.), dans deux textes très souvent rapprochés l’un de l’autre. Dans Hérodote, un Perse, Otanès, fait l’éloge de l’, « égalité devant la loi », nom donné au régime dans lequel le peuple commande […], ce qui est une façon d’évoquer un régime démocratique sans employer le mot, et il déclare : […] « le peuple exerce les magistratures par le sort ». On observera qu’Hérodote n’hésite pas à mettre ces propos dans la bouche d’un Perse du sixième siècle, bien que, comme il le reconnaît lui-même, une pareille chose puisse paraître « incroyable » à beaucoup de ses lecteurs. Dans les Suppliantes d’Euripide, la même idée d’égalité dans la répartition des charges est exprimée, cette fois à propos de l’Athènes de Thésée : […] « le peuple règne par des successions annuelles à tour de rôle » […]. Au quatrième siècle, Platon propose d’une façon plus constitutionnelle une définition similaire : […] « la démocratie advient quand (…) et les magistratures y sont le plus souvent attribuées par des tirages au sort » (Rép. VIII. 557a5).

 

Les inscriptions attiques attestent concrètement la réalité de cet état de fait. […] Un exemple particulièrement intéressant ne concerne pas Athènes, mais une cité qui dépendait d’Athènes, par le biais de la ligue de Délos. C’est un exemple classique de l’influence, et même de l’exportation de procédures analogues à celles de la démocratie athénienne hors d’Athènes, et, en l’occurrence, de l’exportation du choix par tirage au sort. Il s’agit de la cité d’Erythrées, en Ionie, sur la côte, en face de Chios, et d’un texte qui enregistre probablement son retour forcé dans l’alliance après une révolte, vers 453-452 avant notre ère. L’inscription définit les organes du gouvernement de la cité. Voici une traduction des 1. 8-16 : « Que le Conseil soit de 120 hommes désignés par tirage au sort ( Que […] dans le Conseil, et que ne soit conseiller aucun étranger, ni personne d’âge inférieur à 30 ans. Qu’on poursuive tout contrevenant. Qu’on ne soit pas conseiller dans un intervalle de quatre ans. Que les envoyés spéciaux et le chef de garnison fassent le tirage au sort ( et installent le Conseil, et le chef de garnison les Conseils futurs, pas moins de 30 jours avant la sortie de charge du Conseil. Qu’ils prêtent serment par Zeus, par Apollon, par Déméter » (…) Le modèle de la démocratie athénienne s’accompagne, on le voit, de particularités locales : il n’y a que 120 bouleutes et non 500 comme à Athènes, on peut exercer un nouveau mandat au bout de quatre ans. Ce modèle est cependant tout à fait reconnaissable, par la place accordée au tirage au sort pour le choix annuel du Conseil de la cité; et le reste du texte ne fait que confirmer l’importance du rôle des Athéniens dans les affaires de la cité.

 

Le rôle considérable que jouait le tirage au sort dans la démocratie athénienne est donc bien documenté, par la description aristotélicienne, par les définitions de la démocratie et par les inscriptions. Quelles étaient les techniques employées pour ces choix par tirage au sort ?

 

La technique du tirage au sort

Le sens premier du verbe  […] est « tirer à la fève » et l’on pouvait donc utiliser des fèves ou des boules en forme de fèves, fabriquées en argile, en bois ou en métal, pour le tirage au sort, qu’elles aient été inscrites (un grand nombre de boules de ce type ont été retrouvées, notamment en Sicile, sans qu’on sache si elles étaient effectivement utilisées pour des tirages au sort) ou qu’il s’agisse d’un tirage entre deux fèves, l’une blanche (indiquant le succès), l’autre noire (indiquant l’échec), comme cela est aussi très bien attesté, cette fois dans les textes. Le verbe , lui, renvoie probablement, d’après l’étymologie, à un système reposant sur des sorts-baguettes, bouts de bois coupés (du genre de ce que nous appelons en français « tirer à la courte paille »), ou par des lancers de baguettes. Dans les deux cas, cependant, le verbe a perdu peu à peu son sémantisme précis, et pris la signification générale de « tirer au sort ». Mais selon quels procédés ?

 

On possède dans le chapitre 63 de la Constitution d’Athènes une description précise de l’un des procédés utilisés, qui concerne la sélection quotidienne des membres des tribunaux populaires, et leur répartition entre les tribunaux ouverts au jour dit. Voici la traduction de l’édition Mathieu-Haussoullier […]. Plusieurs instruments sont mentionnés par le traité aristotélicien, et en particulier des tablettes individuelles (), en buis, qu’on affiche (ou plus exactement, qu’on fiche, ou qu’on enfonce, ) de telle façon qu’elles soient installées sur une machine à tirer au sort ( ), en colonnes, établies par lettres de l’alphabet () ; et aussi des « cubes » () blancs ou noirs, en bronze, qui servent au tirage au sort proprement dit. […]

 

« Les dix boîtes sont placées dans l’avant-cour de l’entrée réservée à chaque tribu : elles sont marquées des caractères de l’alphabet jusqu’au K. Quand les juges ont déposé leur tablette dans la boîte portant la même lettre, prise dans les caractères de l’alphabet, qui figure sur ladite tablette, l’appariteur secoue les boîtes et de chacune d’elles le thesmothète tire une tablette. Le [premier] tiré est appelé l’afficheur. Il est chargé d’afficher les tablettes, à mesure qu’elles sortent de la boîte, sur le tableau à rainures (dans la colonne) qui porte la même lettre que la boîte. On le désigne par le sort, afin que ce ne soit pas toujours le même qui affiche, et pour qu’il ne puisse pas commettre de fraude. Il y a cinq tableaux (colonnes) dans chaque salle (dans chaque appareil à tirer au sort). Quand il a mis les cubes [en nombre voulu dans l’urne] ([dans les appareils]), l’archonte procède au tirage au sort [des juges] salle par salle (appareil par appareil). Les cubes sont en bronze : il y en a des noirs et des blancs. Autant il faut désigner de juges, autant on met de cubes blancs ; [toutefois] un seul cube compte pour cinq tablettes et la proportion est la même pour les cubes noirs. Quand [l’archonte] a extrait les cubes [en nombre voulu], le héraut procède à l’appel des juges que le sort a désignés. L’afficheur aussi en fait partie ».

 

[Tiré de : Demont, Paul. Le ??????????? (« machine à tirer au sort ») et la démocratie athénienne. Bulletin de l’Association Guillaume Budé, n °1, 2003, p. 26-52.

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/bude_0004-5527_2003_num_1_1_2095.]

 

Note : Les hyperliens vers des définitions ont été ajoutés par la rédaction.

 

Retour à la table des matières

FacebookTwitterGoogle+LinkedIn