L’héritage d’un statisticien en chef

le 30 septembre 2013 à 09:09
dtalbot

Martin Bradbury Wilk a rendu l’âme paisiblement le 19 février 2013 dans son domicile de Yorba Linda en Californie. Son passage dans notre organisme comme statisticien en chef de 1980 à 1985 a marqué un tournant pour Statistique Canada. Premier véritable statisticien de profession à occuper le poste de statisticien en chef, Martin Wilk a redressé la situation difficile que connaissait Statistique Canada à l’époque, et a mis en place un grand nombre de changements importants qui ont modifié la façon dont nous produisons et diffusons les statistiques, et surtout notre raison d’être en tant qu’organisme statistique national.

Nous avons pris quelques mois de recul pour mettre en relief l’héritage et la vision de l’ancien statisticien en chef en replongeant dans le contexte historique de l’époque et en relatant les principales transformations qu’il a opérées. Nous avons aussi recueilli des témoignages de gens qui l’ont connu et qui ont vécu les changements importants qu’il a mis en place.

Martin Wilk.
Photo : SCAN, juin 1981.

Statistique Canada traverse une période creuse

Vers la fin des années 1970, Statistique Canada traverse une période difficile. De nombreux ministères et médias expriment des doutes par rapport à notre organisme et remettent en question la validité des concepts et la méthodologie que nous utilisons pour produire certaines statistiques, tout particulièrement celles qui ont trait à l’économie. Cette publicité négative nuit, il va sans dire, à la réputation et à l’intégrité de StatCan.

La situation est telle que le ministre responsable de Statistique Canada demande la tenue de deux enquêtes indépendantes, l’une portant sur les méthodes statistiques en vigueur pour produire certaines statistiques économiques clés, et l’autre portant sur la gestion de l’organisme et les communications.

La première enquête conclut que, en dépit de quelques lacunes, les programmes et les méthodes statistiques de notre organisme jouissent toujours d’une grande crédibilité internationale, et que, par conséquent, Statistique Canada figure toujours parmi les meilleurs instituts nationaux de la statistique au monde. On mentionne néanmoins qu’il existe quelques problèmes de gestion et de planification, et on fait aussi remarquer qu’il semble y avoir une baisse de moral du personnel. On note d’ailleurs que plusieurs acteurs clés de Statistique Canada ont quitté l’organisme sans être remplacés.

La conclusion de la deuxième étude abonde dans le même sens que la première et souligne qu’il semble y avoir quelques problèmes de gestion, mais aussi certains problèmes de communication. À la fin de cet exercice, des recommandations sont formulées pour améliorer la situation.

Au début de 1980, le statisticien en chef de l’époque, Peter Kirkham, quitte l’organisme et est remplacé par un statisticien en chef par intérim, Larry Fry, dont le principal mandat est de diriger un comité spécial pour trouver un leader capable de tenir la barre de Statistique Canada et lui redonner, en quelque sorte, ses lettres de noblesse. À la fin de 1980, le Comité spécial recommande la nomination de Martin Wilk, mathématicien et statisticien de formation. Monsieur Wilk, qui était devenu directeur de la planification générale à AT&T après plus de 25 ans passés avec cette compagnie, accepte l’offre (malgré une importante baisse de salaire) et revient s’établir dans son pays natal pour servir les Canadiens.

Produire des données pour les Canadiens

Lorsque Monsieur Wilk entre en fonction, Statistique Canada a la réputation, dans certains milieux, d’être une chasse gardée d’universitaires spécialisés en statistiques, et d’être quelque peu « déconnecté » des besoins réels des Canadiens. Entre autres, Statistique Canada entretient à ce moment de faibles liens avec les autres ministères fédéraux. Monsieur Wilk le mentionne d’ailleurs dans une entrevue qu’il a accordée au journal interne SCAN en octobre 1981 :

« J’ai l’impression qu’au fil des ans le Bureau s’est tenu trop à l’écart des autres ministères fédéraux. […] Il faut suivre de beaucoup plus près les besoins des ministères et organismes du gouvernement et non pas simplement nous contenter de répondre à leurs demandes à mesure qu’elles nous parviennent. Statistique Canada devrait les devancer et les combler dès qu’elles se font sentir. »

Monsieur Wilk mettra en place une série de mesures pour corriger cette situation et faire en sorte que Statistique Canada soit plus à l’écoute des Canadiens. Dorénavant, nous travaillerons à produire des données axées sur les besoins des utilisateurs. Ce principe sous-tendra tous les changements que le nouveau statisticien en chef mettra en place.

Prendre les devants

Pour connaître les besoins des utilisateurs de nos données, il faut aller à leur rencontre. Monsieur Wilk met en poste une équipe de conseillers qui doivent, entre autres, opérer un rapprochement significatif avec les ministères et organismes fédéraux pour comprendre leurs besoins et ainsi pouvoir planifier comment y répondre. Cette collaboration étroite entre les autres ministères et notre organisme dure toujours.

Martin Wilk tient à ce que Statistique Canada connaisse mieux ses utilisateurs et qu’il leur fournisse les données dont ils ont besoin dans un format convivial et compréhensible, ce qui représente un changement considérable à une époque où l’on se soucie peu de la compréhensibilité de nos données.

Toujours dans le but d’orienter les activités de Statistique Canada vers ses différents utilisateurs, incluant les universitaires et le monde des affaires, monsieur Wilk crée une série de comités consultatifs formés de spécialistes externes dans différents domaines, entre autres en méthodologie, pour générer des idées novatrices. Les statistiques ne seront donc plus la chasse gardée ou le domaine exclusif de notre organisme. Dorénavant, nos spécialistes seront plus ouverts aux opinions de spécialistes venant de l’extérieur, toujours dans le but d’améliorer nos produits et de les rendre plus pertinents pour les besoins des utilisateurs.

Martin Wilk participant à une conférence à l’Université Laval en 1984.
Photo tirée du
Globe and Mail, 11 avril 2013.

Non seulement faut-il connaître les utilisateurs, mais il est tout aussi important pour monsieur Wilk que les utilisateurs nous connaissent. Il croit fermement que la crédibilité et la notoriété de Statistique Canada passent par la promotion de nos activités et de nos produits. Il sera en fait le premier statisticien en chef à comprendre l’importance d’avoir une solide image de marque, de la promouvoir et de la défendre aussi à l’occasion. Il insistera beaucoup pour que les produits de Statistique Canada soient cités quand ils sont utilisés – et qu’ils le soient correctement – afin que les Canadiens sachent ce que nous faisons comme organisme statistique.

Il désire également redorer l’image de marque de l’organisme en entretenant de meilleures relations avec les médias, ce qui représente une approche tout à fait novatrice à l’époque. Il instaure alors certaines lignes directrices pour aider notre organisme à mieux collaborer avec les médias. Il insiste par exemple pour que l’on accorde une entrevue, lorsqu’un journaliste en fait la demande, dans un délai maximal de 24 h. De plus, il tient à ce que Statistique Canada corrige très rapidement l’information mal citée ou erronée que peuvent parfois diffuser les médias, moins pour reprendre ceux-ci que pour s’assurer que l’intégrité de notre organisme demeure intacte.

L’époque de Martin Wilk marque par ailleurs le début de la centralisation des activités de diffusion de Statistique Canada. Notre organisme se dirige tranquillement vers une stratégie intégrée de diffusion des données qui permet de mieux en contrôler la qualité.

On commence aussi à centraliser les activités de collecte et à régionaliser les services que nous offrons. On cherche ainsi à être présent partout au pays, à se rapprocher, d’une certaine façon, des utilisateurs de nos données et de nos répondants.

On encourage également la recherche en créant une unité dédiée à celle-ci. Toujours par souci de promouvoir l’image de marque et de mettre en place une culture plus ouverte, monsieur Wilk insiste pour que les résultats de cette recherche soient publiés, et donc accessibles à l’externe.

Travailler ensemble

Enfin, Martin Wilk compte bien s’attaquer au problème de détérioration du moral des employés qu’a soulevé la conclusion de la première enquête à la fin des années 1970 en adoptant différentes mesures.

S’il est important pour monsieur Wilk que Statistique Canada communique mieux avec la population canadienne, il est tout aussi important pour lui que la haute gestion communique mieux avec les employés pour qu’ils soient au courant des décisions importantes et qu’ils en comprennent les raisons. Il tentera de différentes façons de faire connaître les principales orientations que prend l’organisme – il fera d’ailleurs plusieurs apparitions dans le bulletin interne SCAN – et encouragera les hauts gestionnaires à mieux communiquer avec leurs employés. En ce sens, Martin Wilk a été le précurseur, entre autres, du Bilan annuel du statisticien en chef et du Plan d’entreprise.

De plus, à l’époque, les employés ont très peu la chance de sortir de leur domaine d’expertise. La plupart des employés commencent leur carrière dans une division et, 35 ans plus tard, prennent leur retraite, toujours dans la même division. Les possibilités pour les employés de diversifier leurs compétences et de travailler dans d’autres domaines sont plutôt rares, ce qui, à long terme, nuit à leur moral.

Pour remédier au problème, monsieur Wilk met en place le tout premier programme d’affectations temporaires pour permettre aux employés d’enrichir leur expérience de travail et d’acquérir de nouvelles compétences.

Il y a aussi une autre raison qui motive la mise en place de ce nouveau programme d’affectation. Monsieur Wilk juge que les différentes divisions spécialisées de l’époque travaillent de façon trop indépendante. Elles forment en quelque sorte une multitude d’îlots qui ne communiquent que très peu les uns avec les autres. Tout le monde s’entend sur le fait qu’il faut travailler ensemble, mais la culture de l’époque va à l’encontre de cet esprit de collaboration souhaitée.

De gauche à droite, Ivan P. Fellegi, statisticien en chef adjoint du Secteur de la statistique sociale, Simon Goldberg, ancien directeur du Bureau de la statistique des Nations Unies et ancien statisticien en chef adjoint, Martin Wilk, statisticien en chef, et Guy Leclerc, statisticien en chef adjoint du Secteur des statistiques économiques.
Photo :
SCAN, juin 1983

En mettant en place ce programme d’affectations temporaires, Martin Wilk souhaite changer cette culture de l’isolement. Il désire construire des ponts entre les divisions afin que les employés puissent muter, voir et mieux comprendre ce qui se fait ailleurs dans l’organisme pour mieux collaborer ensuite.

Il cherche aussi à construire des ponts au niveau de la haute gestion. Il met en place des comités de gestion et de planification auxquels siègent des hauts gestionnaires de différents domaines spécialisés pour leur permettre d’élargir leur perspective en prenant connaissance de la réalité et des besoins de leurs collègues. Cette stratégie s’avère particulièrement efficace pour rapprocher les divisions qui fournissent des services de celles qui les reçoivent.

Expliquer les données

Sous l’égide de monsieur Wilk, la fonction analytique de Statistique Canada se développe beaucoup. Toujours soucieux de travailler pour les Canadiens, le statisticien en chef est convaincu que notre organisme ne peut pas remplir son mandat s’il ne fait que produire des chiffres qui sont souvent inintelligibles pour la plupart des Canadiens. Selon monsieur Wilk, Statistique Canada doit aider les utilisateurs de données à les interpréter.

Le passage commence donc à s’opérer. Statistique Canada déploie de grands efforts pour mettre en place une série de produits analytiques relativement simples à comprendre pour le grand public. Plus que jamais, on met l’accent sur les présentations graphiques explicatives de qualité et sur le langage clair et simple. Et contrairement à l’époque précédente où l’on créait des produits sans trop savoir s’ils trouveraient preneur, Statistique Canada commence à commercialiser ses produits et à en faire la promotion pour des utilisateurs ciblés.

Quelques années après le départ de monsieur Wilk qui eut lieu en 1985, plusieurs publications vedettes verront le jour, conséquence directe de son esprit visionnaire, incluant Tendances sociales canadiennes, L’observateur économique canadien et L’emploi et le revenu en perspective.

C’est à cette époque aussi que l’on adopte le modèle de recouvrement des coûts. Statistique Canada doit désormais absorber, grâce au profit qu’engendrent les ventes, tous les coûts de production de ses publications et produits statistiques. Cette nouvelle approche permet bien sûr à notre organisme d’économiser des sommes importantes dans une période de compressions budgétaires, mais l’idée fondamentale est qu’il faut créer des produits qui répondent à des besoins réels.

En effet, le recouvrement des coûts fait en sorte que les produits et services doivent nécessairement être pertinents et répondre à un besoin pour continuer à exister. Les produits et services qui ne répondent pas à un besoin concret vont disparaître inévitablement, faute de financement.

Un statisticien en chef aimé et respecté

D’après les commentaires que nous avons recueillis, Martin Wilk possédait à la fois une profonde intelligence et une grande gentillesse. Ivan P. Fellegi, qui a été un proche collaborateur de Martin Wilk avant de lui succéder comme statisticien en chef, disait de lui « qu’il pouvait percevoir le cœur des enjeux et celui des gens, et faire ressortir le meilleur des deuxi ».

Paul Reed, directeur général de la recherche à l’époque et grand ami de monsieur Wilk, le décrit comme un homme « d’une nature extrêmement attentionnée et généreuse qui possédait un bon sens de l’humour, une intégrité à toute épreuve et un redoutable intellectii ».

Karen Wilson, ancienne statisticienne en chef adjointe du Secteur des études analytiques et Comptes nationaux, a eu la chance, au début de sa carrière, de travailler pour monsieur Wilk pendant près d’une année comme analyste économique. « Je me souviens qu’il était très professionnel avec les hauts gestionnaires qui l’entouraient, mais qu’il était beaucoup plus chaleureux et détendu avec nous, les jeunes analystes, qui étions au début de notre carrière. Il était aussi un excellent mentor et nous avons beaucoup appris de lui. »

En tant que mathématicien et statisticien de profession, monsieur Wilk tenait à ce que ses collaborateurs fassent preuve de rigueur scientifique. Monsieur Fellegi se rappelle : « Il saisissait intuitivement les nouvelles idées, mais il mettait les auteurs de ces idées au défi d’en démontrer la profondeur et la véracité. Lui et moi débattions constamment, et c’est de cette façon que nous sommes devenus amis. Il avait confiance en lui et inspirait la confiance chez les autresiii ».

Art Ridgeway, statisticien en chef adjoint, a eu le privilège de travailler directement pour monsieur Wilk au début de sa carrière. « Je me souviens de la requête qu’il a faite à notre première réunion. « Partage avec moi toutes tes idées. Je vais probablement utiliser seulement 10 % de ces idées, mais je ne veux jamais que tu arrêtes de me dire tes idées. » Cette demande m’a donné beaucoup de liberté. J’avais la liberté de présenter mes idées en sachant qu’on ne me jugerait pas si elles n’étaient pas acceptées. En ayant l’occasion de partager toutes mes idées, j’ai pu contribuer à des changements positifs dans notre organisme. Nous vivons en ce moment une période de grands changements et nous devons tous avoir à l’esprit la demande de Martin. »

Statistique Canada a bien changé depuis et continue à changer pour s’adapter à la société canadienne en perpétuelle évolution, mais la volonté d’être à l’écoute des besoins de la population et de lui fournir des renseignements statistiques de grande qualité qui comptent demeure la même.

Merci monsieur Wilk.

Vincent Picard, Statistique Canada

[Article paru dans @StatCan (journal interne de Statistique Canada), juin 2013.]

i The Globe and Mail, 11 avril 2013.

ii Ibid.

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