Cécrops, roi d’Athènes : le premier recensement de la population de l’histoire… peut-être

le 29 septembre 2013 à 17:57
dtalbot

Lorsque l’on aborde le concept de recensement de la population, on fait généralement mention de l’inscription, aux fins d’établissement des impôts, de Joseph et de Marie à Bethléem, où Jésus est né. Il s’agit d’un exemple par excellence de recensement de la population et, par conséquent, d’un bon point de départ pour traiter de démographie et de recensement de la population.

Or, il est difficile d’assimiler certains des recensements du passé à des recensements de la population à proprement parler. Cela tient principalement à deux raisons. En premier lieu, la grande majorité des anciens recensements étaient menés à des fins militaires, de sorte que l’intérêt consistait principalement à dénombrer les individus de sexe masculin, puisqu’ils étaient ceux en mesure de prendre les armes. À titre d’exemple, dans son œuvre Histoires (livre IV, chapitre 81, section 5), Hérodote décrit un recensement des Scythes mené par leur roi Ariantas, où une pointe de flèche fut exigée de chaque guerrier, ce qui servit à fondre un grand chaudron à partir du bronze ainsi obtenu. En deuxième lieu, les États avaient besoin de connaître le nombre exact de leurs citoyens, que ce soit pour de bonnes raisons (comme la répartition des terres) ou pour de mauvaises (comme les impôts). Or, pendant des milliers d’années, le terme « citoyen » désignait uniquement la population de sexe masculin et non à la fois les hommes et les femmes. Ainsi, lorsqu’il est question de recensements des citoyens dans des sources historiques, il faut se rappeler que ces recensements se limitaient aux hommes.

Sur le plan historique, comment pouvons-nous établir si un recensement très ancien constituait un véritable recensement de la population? La première indication se situera bien sûr au niveau du texte historique lui-même. Idéalement, il devrait être établi explicitement, que ce soit de façon directe ou indirecte, que le recensement a englobé l’ensemble de la population, c’est-à-dire aussi bien les hommes que les femmes. Une autre indication très importante aura trait à l’utilisation faite des résultats du recensement. Il est à prévoir que tout homme d’État qui fait procéder à un recensement prenne certaines décisions immédiatement après avoir pris connaissance des résultats. Est-ce que ces décisions nécessitent des renseignements sur toute la population, c’est-à-dire les hommes et les femmes? Si tel est le cas, nous sommes en présence d’un véritable recensement de la population.

Je crois que le premier véritable recensement de la population de l’histoire est celui mené par Cécrops, premier roi d’Athènes, en 1582 avant J.-C., si l’on se fie à la chronologie traditionnelle. On peut résumer ainsi la vie de Cécrops (Everything Internet Encyclopædia, 2004) :

Cécrops est l’un des rois mythiques d’Athènes et serait selon la tradition la plus courante le tout premier roi de cette ville. Il est né sur le territoire d’Athènes, que l’on appela dès lors Cécropia en son nom; auparavant, la région était appelée Actée. […] Cécrops présentait une double nature : le haut de son corps était humain, tandis que le bas était celui d’un serpent, signe qu’il était un enfant de la terre. Durant son règne, les dieux se querellèrent à propos des villes qu’ils voulaient régir. Athènes était convoitée par Athéna et par Poséidon. Ce dernier vint à Athènes et, d’un seul coup de son trident, fit jaillir une mer d’eau salée du centre de l’Acropole […] [Les Athéniens] firent porter leur choix sur Athéna, car Cécrops avait déclaré que c’était elle qui avait planté le premier olivier à Athènes. Dans un geste de colère, Poséidon fit déferler des flots qui couvrirent tout l’Attique. C’est au cours du règne de Cécrops, qui fut un dirigeant pacifique, que les premières marques de la civilisation se manifestèrent. Cécrops apprit à l’humanité comment bâtir des villes et enterrer les morts. On dit aussi parfois qu’il a inventé l’écriture et le recensement. [Traduction]

Cette dernière phrase interpelle fortement les statisticiens. La recherche de mentions plus explicites à ce sujet nous amène au passage suivant d’Artium (1914, p. 238) :

La méthode innovatrice adoptée par [Cécrops] pour mener un recensement n’est pas sans intérêt : souhaitant déterminer le nombre d’habitants dans la région environnante, il a demandé à chaque homme de placer une pierre en un même endroit; le nombre de pierres a ensuite été compté, et le total s’est élevé à 20 000. [Traduction]

Voici ce qu’écrit Edgeworth (1908, p. 308) :

[…] Cécrops, roi d’Attique, à qui un ancien historien attribue le premier dénombrement du peuple athénien. [Traduction]

Qui est donc cet historien qui a ainsi attribué la paternité du premier dénombrement du peuple athénien? Au fil de l’étude de textes grecs, nous lisons le passage suivant écrit par Stageritis (volume IV, p. 224) :

Cécrops voulait savoir combien il y avait d’habitants. Il a donc ordonné à tout un chacun de déposer une pierre à un endroit fixé au préalable, et le nombre total de pierres s’est élevé à vingt mille. C’est pourquoi la population totale a été appelée laos, du mot laas. [Traduction]

Précisons que le mot laas désigne une pierre en grec ancien. Le mot laos a le même sens en grec moderne. Il désigne la population entière, c’est-à-dire tout le monde, hommes et femmes, adultes et enfants, personnes actives au sein de l’économie et personnes retraitées. Voilà donc une première indication que le recensement de Cécrops était véritablement un recensement de la population.

Des passages comme « combien il y avait d’habitants » ou « [il a] ordonné à tout un chacun » ne fournissent pas une indication directe que le dénombrement mené par Cécrops a englobé à la fois les femmes et les hommes. Malgré l’indication découlant de l’étymologie du mot grec désignant la population (laos), il faudrait disposer de preuves historiques plus solides pour faire valoir l’idée d’une égalité politique des hommes et des femmes à l’époque de Cécrops. Varron (cité par Augustin d’Hippone, Livre XVIII, chapitre 9) relate le mythe de Cécrops et explique comment les Athéniens en sont venus à choisir Athéna :

Cécrops convoqua l’ensemble des citoyens, hommes et femmes, pour qu’ils votent, car la coutume voulait à l’époque dans ces régions que les femmes prennent elles aussi part aux délibérations publiques. Lorsque la foule fut consultée, les hommes votèrent pour Neptune [Poséidon] et les femmes, pour Minerve [Athéna]; et parce qu’il y avait une femme de plus, Minerve l’emporta. Saisi alors d’une grande colère, Neptune ravagea des eaux de la mer les terres des Athéniens; car les démons n’ont aucune peine à faire gonfler et déferler les eaux. Selon la même source, afin d’apaiser la colère du dieu, les Athéniens devaient imposer une triple punition aux femmes : elles ne devaient plus avoir voix aux assemblées, aucun de leurs enfants ne devait plus porter leur nom, et personne ne devait les appeler Athéniennes. C’est ainsi que cette ville, mère et nourricière de tant d’arts et de tant de célèbres philosophes, fleuron le plus renommé et le plus noble de la Grèce, reçut le nom d’Athènes en raison d’un jeu des démons à la suite de la querelle entre un dieu et une déesse, et à cause de la victoire de la déesse grâce aux femmes; et elle fut obligée de punir la déesse victorieuse pour calmer le dieu vaincu, redoutant plus les eaux de Neptune que les armes de Minerve. Car, dans ces femmes ainsi châtiées, Minerve, victorieuse, fut aussi vaincue et, sans pouvoir empêcher la perte de leur voix aux assemblées et l’interdiction pour les mères de donner leur nom à leurs enfants, n’eut pas même le pouvoir de faire porter son nom à celles à qui elle était redevable de sa victoire sur le dieu. [Traduction]

Pour notre propos, ce passage de Varron est parfaitement clair. Il nous permet en outre de réfléchir à quelques déductions démographiques. Par exemple, on pourrait dire qu’il y avait 10 000 hommes et 10 000 (ou 10 001) femmes, ou que chacune des douze collectivités comptait environ 1 670 habitants. Cela dit, de telles spéculations débordent la portée du présent document.

Spyros Missiakoulis

Études internationales de la santé et du commerce, Athènes, Grèce

Courriel : s.missiakoulis@gmail.com

Références

Artium, M. (1914). Proof of immortality? Theosophical Path, 7, No. 4, 229–287.

Augustine of Hippo (1998). The City of God against the Pagans. Cambridge: Cambridge University Press. Aussi traduit par G. Wilson et disponible en ligne sur : http://www.newadvent.org/fathers/1201.htm, accédé le 10 juillet 2010.

Edgeworth, F.Y. (1908). On census. Economic J., 18, No. 70, 308–310.

Everything Internet Encyclopaedia (2004). Cecrops. Disponible en ligne sur : http://www.everything2.com/index.pl? node id=922763, accédé le 10 juillet 2010.

Herodotus (1925). Histories. Traduit par A. D. Godley. Cambridge, MA: Harvard University Press.

Stageritis A. (1815). Ogygia or Archaeology. En grec, J. Tsveque: Vienne.

[Extrait de Missiakoulis, S. (2010), “Cecrops, King of Athens: the First (?) Recorded Population Census in History”, International Statistical Review, Vol. 78, No. 3, pp. 413–418.]


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Lorsque l’on aborde le concept de recensement de la population, on fait généralement mention de l’inscription, aux fins d’établissement des impôts, de Joseph et de Marie à Bethléem, où Jésus est né. Il s’agit d’un exemple par excellence de recensement de la population et, par conséquent, d’un bon point de départ pour traiter de démographie et de recensement de la population.

Or, il est difficile d’assimiler certains des recensements du passé à des recensements de la population à proprement parler. Cela tient principalement à deux raisons. En premier lieu, la grande majorité des anciens recensements étaient menés à des fins militaires, de sorte que l’intérêt consistait principalement à dénombrer les individus de sexe masculin, puisqu’ils étaient ceux en mesure de prendre les armes. À titre d’exemple, dans son œuvre Histoires (livre IV, chapitre 81, section 5), Hérodote décrit un recensement des Scythes mené par leur roi Ariantas, où une pointe de flèche fut exigée de chaque guerrier, ce qui servit à fondre un grand chaudron à partir du bronze ainsi obtenu. En deuxième lieu, les États avaient besoin de connaître le nombre exact de leurs citoyens, que ce soit pour de bonnes raisons (comme la répartition des terres) ou pour de mauvaises (comme les impôts). Or, pendant des milliers d’années, le terme « citoyen » désignait uniquement la population de sexe masculin et non à la fois les hommes et les femmes. Ainsi, lorsqu’il est question de recensements des citoyens dans des sources historiques, il faut se rappeler que ces recensements se limitaient aux hommes.

Sur le plan historique, comment pouvons-nous établir si un recensement très ancien constituait un véritable recensement de la population? La première indication se situera bien sûr au niveau du texte historique lui-même. Idéalement, il devrait être établi explicitement, que ce soit de façon directe ou indirecte, que le recensement a englobé l’ensemble de la population, c’est-à-dire aussi bien les hommes que les femmes. Une autre indication très importante aura trait à l’utilisation faite des résultats du recensement. Il est à prévoir que tout homme d’État qui fait procéder à un recensement prenne certaines décisions immédiatement après avoir pris connaissance des résultats. Est-ce que ces décisions nécessitent des renseignements sur toute la population, c’est-à-dire les hommes et les femmes? Si tel est le cas, nous sommes en présence d’un véritable recensement de la population.

Je crois que le premier véritable recensement de la population de l’histoire est celui mené par Cécrops, premier roi d’Athènes, en 1582 avant J.-C., si l’on se fie à la chronologie traditionnelle. On peut résumer ainsi la vie de Cécrops (Everything Internet Encyclopædia, 2004) :

Cécrops est l’un des rois mythiques d’Athènes et serait selon la tradition la plus courante le tout premier roi de cette ville. Il est né sur le territoire d’Athènes, que l’on appela dès lors Cécropia en son nom; auparavant, la région était appelée Actée. […] Cécrops présentait une double nature : le haut de son corps était humain, tandis que le bas était celui d’un serpent, signe qu’il était un enfant de la terre. Durant son règne, les dieux se querellèrent à propos des villes qu’ils voulaient régir. Athènes était convoitée par Athéna et par Poséidon. Ce dernier vint à Athènes et, d’un seul coup de son trident, fit jaillir une mer d’eau salée du centre de l’Acropole […] [Les Athéniens] firent porter leur choix sur Athéna, car Cécrops avait déclaré que c’était elle qui avait planté le premier olivier à Athènes. Dans un geste de colère, Poséidon fit déferler des flots qui couvrirent tout l’Attique. C’est au cours du règne de Cécrops, qui fut un dirigeant pacifique, que les premières marques de la civilisation se manifestèrent. Cécrops apprit à l’humanité comment bâtir des villes et enterrer les morts. On dit aussi parfois qu’il a inventé l’écriture et le recensement. [Traduction]

Cette dernière phrase interpelle fortement les statisticiens. La recherche de mentions plus explicites à ce sujet nous amène au passage suivant d’Artium (1914, p. 238) :

La méthode innovatrice adoptée par [Cécrops] pour mener un recensement n’est pas sans intérêt : souhaitant déterminer le nombre d’habitants dans la région environnante, il a demandé à chaque homme de placer une pierre en un même endroit; le nombre de pierres a ensuite été compté, et le total s’est élevé à 20 000. [Traduction]

Voici ce qu’écrit Edgeworth (1908, p. 308) :

[…] Cécrops, roi d’Attique, à qui un ancien historien attribue le premier dénombrement du peuple athénien. [Traduction]

Qui est donc cet historien qui a ainsi attribué la paternité du premier dénombrement du peuple athénien? Au fil de l’étude de textes grecs, nous lisons le passage suivant écrit par Stageritis (volume IV, p. 224) :

Cécrops voulait savoir combien il y avait d’habitants. Il a donc ordonné à tout un chacun de déposer une pierre à un endroit fixé au préalable, et le nombre total de pierres s’est élevé à vingt mille. C’est pourquoi la population totale a été appelée (laos), du mot (laas). [Traduction]

Précisons que le mot (laas) désigne une pierre en grec ancien. Le mot (laos) a le même sens en grec moderne. Il désigne la population entière, c’est-à-dire tout le monde, hommes et femmes, adultes et enfants, personnes actives au sein de l’économie et personnes retraitées. Voilà donc une première indication que le recensement de Cécrops était véritablement un recensement de la population.

Des passages comme « combien il y avait d’habitants » ou « [il a] ordonné à tout un chacun » ne fournissent pas une indication directe que le dénombrement mené par Cécrops a englobé à la fois les femmes et les hommes. Malgré l’indication découlant de l’étymologie du mot grec désignant la population (laos), il faudrait disposer de preuves historiques plus solides pour faire valoir l’idée d’une égalité politique des hommes et des femmes à l’époque de Cécrops. Varron (cité par Augustin d’Hippone, Livre XVIII, chapitre 9) relate le mythe de Cécrops et explique comment les Athéniens en sont venus à choisir Athéna :

Cécrops convoqua l’ensemble des citoyens, hommes et femmes, pour qu’ils votent, car la coutume voulait à l’époque dans ces régions que les femmes prennent elles aussi part aux délibérations publiques. Lorsque la foule fut consultée, les hommes votèrent pour Neptune [Poséidon] et les femmes, pour Minerve [Athéna]; et parce qu’il y avait une femme de plus, Minerve l’emporta. Saisi alors d’une grande colère, Neptune ravagea des eaux de la mer les terres des Athéniens; car les démons n’ont aucune peine à faire gonfler et déferler les eaux. Selon la même source, afin d’apaiser la colère du dieu, les Athéniens devaient imposer une triple punition aux femmes : elles ne devaient plus avoir voix aux assemblées, aucun de leurs enfants ne devait plus porter leur nom, et personne ne devait les appeler Athéniennes. C’est ainsi que cette ville, mère et nourricière de tant d’arts et de tant de célèbres philosophes, fleuron le plus renommé et le plus noble de la Grèce, reçut le nom d’Athènes en raison d’un jeu des démons à la suite de la querelle entre un dieu et une déesse, et à cause de la victoire de la déesse grâce aux femmes; et elle fut obligée de punir la déesse victorieuse pour calmer le dieu vaincu, redoutant plus les eaux de Neptune que les armes de Minerve. Car, dans ces femmes ainsi châtiées, Minerve, victorieuse, fut aussi vaincue et, sans pouvoir empêcher la perte de leur voix aux assemblées et l’interdiction pour les mères de donner leur nom à leurs enfants, n’eut pas même le pouvoir de faire porter son nom à celles à qui elle était redevable de sa victoire sur le dieu. [Traduction]

Pour notre propos, ce passage de Varron est parfaitement clair. Il nous permet en outre de réfléchir à quelques déductions démographiques. Par exemple, on pourrait dire qu’il y avait 10 000 hommes et 10 000 (ou 10 001) femmes, ou que chacune des douze collectivités comptait environ 1 670 habitants. Cela dit, de telles spéculations débordent la portée du présent document.

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